[Rescape-l] Pourquoi la lutte anti "counterfeiting" est devenue le principal axe stratégique pour l'extension des droits restrictifs
Philippe Aigrain
philippe.aigrain at wanadoo.fr
Dim 28 Oct 11:55:36 CET 2007
Comme sans doute d'autres abonnés à cette liste, je suis lassé de ce que les
échanges répétitifs sur la transposition d'IPRED1 portent sur des
interprétations de vocabulaire au lieu d'être situés dans une perspective
stratégique. Voici donc un effort de fournir un minimum de cadre
d'interprétation stratégique.
Depuis septembre 2003 (après le premier vote du parlement européen sur la
brevetabilité logicielle) et octobre 2004 'initiation de l'agenda sur le
développement et le rejet de l'approche USA-CE sur le traité SPLT à l'OMPI),
les lobbies de la PI, le milieu spécialisé et leurs "interlocuteurs" dans les
gouvernements des pays développés ont compris qu'il devenait très difficile
de faire passer de nouvelles extensions portant sur l'étendue des droits
restrictifs, et qu'il existait même un risque de pressions fortes pour la
reconnaissance d'exceptions et limitations accrues et le refus de
l'harmonisation systématique à la hausse de ces droits restrictifs à
l'échelle internationale. L'évolution ultérieure (rejet en 2005 de la
directive sur les brevets logiciels, différentes décisions indiennes, blocage
du traité des télédiffuseurs à l'OMPI, pression accrue pour l'accès aux
médicaments, adoption de l'agenda pour le développement à l'OMPI et de la
résolution kényane sur l'organisation de la recherche médicale mondiale, et
même nos petits débats DADVSI de chez nous) ont achevé de les convaincre
qu'il fallait changer de terrain.
L'élément central de ce changement de terrain est la mise au premier plan des
questions de mise en oeuvre de la PI (enforcement) et une modification des
enceintes choisies pour cette stratégie. Le couple Fourtou a joué un rôle non
négligeable dans cette stratégie avec le rôle de Madame dans l'adoption d'une
version maximaliste d'IPRED-1, son amendement raté pendant IPRED-2 mais
réintroduit par les copains pendant la transposition française d'IPRED1, et
surtout l'initiative et faveur d'une lobbying mondial pour la lutte
anti-contrefaçon de Monsieur en tant que président (à l'époque) de
l'International Chamber of Commerce. Neanmoins, ces questions de personnes
sont anecdotiques : la stratégie dépasse largement celles-ci. Le principe de
cette insistance sur la lutte anti-counterfeiting (avec une définition
étendue au piratage, celui-ci étant étendu à l'infringement de tout titre de
droits restrictifs) est de recourir à des moyens indirects (mesures
préventives, mesures de procédure policière et judiciaire). J'utilise les
mots anglais parce qu'en français contrefaçon est complètement ambigu. En
anglais counterfeiting est la production de fausse monnaie ou la production
de faux titres de propriété.
La stratégie "anti-conterfeiting and piracy" a pour effet de placer sur la
défensive ceux qui n'ont pas compris qu'en matière de droits restrictifs,
l'analyse des effets de leur mise en oeuvre doit toujours prendre comme cas
de référence la procédure abusive et la stratégie industrielle de lutte
contre la concurrence, au moins autant que la procédure légitime des pauvres
petits ayant-droits. Les lobbies des droits restrictifs boivent du petit lait
à voir les nombreuses interventions sur des points dé détail soulignant qu'il
n'y a pas de quoi fouetter un chat, ou les arguments entendus dans des
enceintes parlementaires comme quoi tout de même vous ne voulez pas empêcher
la lutte contre les pirates d'être efficaces.
Pour un exemple de démontage de la nouvelle stratégie, voir :
http://www.michaelgeist.ca/content/view/2318/125/
consacré à l'Anti Counterfeiting Trade Agreement à l'OMC.
Dans cet article, Michael Geist souligne un changement majeur de stratégie des
Etats-Unis, du Japon et de la Commission (et de quelques états satellites du
Sud), qui ont décidé que l'OMPI était aujourd'hui contrôlée par les pays
émergents ou du Sud et les ONG et ont décidé de réinvestir l'OMC comme
principale arène internationale du maintien et de l'extension des droits
restrictifs et de la guerre aux biens communs (en parallèle avec les accords
bilatéraux commerciaux ou accords APE pour l'UE).
Dans l'ignorance la plus totale de toute la société civile européenne, la
Commission européenne a demandé un mandat de négociation aux Etats-Membres
pour ACTA, qui inclut des choses charmantes du genre du principe que les
dommages subis par les ayants-droits devront systématiquement être évalués à
la hausse pour tenir compte de la difficulté intrinsèque qu'ils ont à les
évaluer. Cela fait suite à plusieurs cas de jurisprudence où les juges ont
fait remarquer que les ayants-droits étaient tout de même gonflés de compter
en manque à gagner au prix de leurs rêves de licences tout accès non autorisé
à des oeuvres. Quoi de mieux qu'obtenir un principe général dans un traité
pour éviter de telles contestations.
Ce mandat est passé en comité dit de l'article 133 qui réunit les
représentants de politique commerciale des Etats-membres c'est à dire sans
aucune discussion au niveau ministériel (ne parlons pas de débat politique).
On s'interroge sur le fait de savoir s'il y a un précédent à tel
court-circuitage du niveau politique.
Donc, OK pour continuer à discuter des dispositions de détail de tel ou tel
texte en fin de parcours, mais merci de le faire en prenant en compte ce
contexte stratégique.
--
Philippe Aigrain (message personnel)
http://paigrain.debatpublic.net
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